Séminaire économique franco-russe EHESS Paris - Institut de Prévision Economique de l'Académie des Sciences de Russie

5 juillet 2011 par Laurent Wyart

Le séminaire franco-russe, organisé en France auprès de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales par M. Jacques Sapir, permet depuis 20 ans d’échanger régulièrement à Paris et à Moscou avec des économistes russes de haut niveau rattachés à l’Institut de Prévision Économique de l’Académie des Sciences de la Fédération de Russie. C’est l’occasion pour les économistes russes de mener avec leurs collègues français une analyse de la situation macro-économique mondiale et d’émettre des recommandations conjointes.

 

Sortie de crise : le cas de la Russie et de l’Ukraine

Le thème proposé cette année par Jacques Sapir a été rattrapé par l’actualité économique liée à la crise grecque. Comme l’a souligné Jacques Sapir dans son introduction, il s’agit d’aborder la sortie de crise pour la Russie et l’Ukraine en trouvant les moyens afin de ne pas y retomber, compte tenu de l’environnement économique et monétaire mondial.

Commentant l’évolution de l’économie russe depuis la création du séminaire franco-russe, Jacques Sapir a déclaré que si l’on exclut le secteur du commerce et des services, la structure de l’économie russe n’a pas fondamentalement changé au cours des 20 dernières années. Par contre, le système financier russe a énormément évolué. En réponse à cette observation, M.  Victor Ivanter, Directeur de l’Institut de Prévision Économique et membre de l’Académie des Sciences de la Fédération de Russie, s’est interrogé sur les choix stratégiques pour l’Euro entre une politique monétaire régie par une autorité unique, la BCE, et des politiques financières définies par les gouvernements des 27 états membres.

Illustrant par un exemple le changement intervenu en 20 ans de relations économiques entre la Russie et les pays occidentaux, Victor Ivanter a fait référence au projet d’achat par la Russie à la France de deux navires de guerre de type Mistral et de la construction prévue en Russie de deux autres unités. Les transferts de haute technologie dans le domaine militaire liés à ce projet sont symboliques d’un changement fondamental de relations avec la Russie. Il s’agit là d’une situation économique tout à fait singulière par rapport à l’époque de la Guerre Froide.

Avec beaucoup d’humour mais aussi de réalisme économique, Victor Ivanter a ajouté : « Que peut faire la Russie de son importante réserve de devises en Dollars ? Acheter des bons du trésor américains à l’avenir incertain ou des navires de guerre européens qui eux ont le mérite de flotter ? ».

La sortie de crise par la Russie a ensuite été exposée par Victor Ivanter. Celui-ci a tout d’abord évoqué la question de l’entrée de la Russie dans l’OMC.

Le choix de ce premier sujet n’est pas neutre. Il a rappelé qu’il existe en Russie deux groupes de pression par rapport à l’adhésion à l’OMC. D’un côté, l’industrie métallurgique pousse à entrer dans l’OMC à n’importe quelles conditions, espérant gagner de nouvelles parts du marché mondial des métaux. De l’autre côté, de nombreux secteurs industriels redoutent qu’une entrée dans l’OMC ne se traduise par un coup d’arrêt pour des pans entiers de l’industrie russe mal préparés à une concurrence étrangère d’entreprises plus modernes et plus performantes.

Face à ce dilemme, Victor Ivanter a rappelé que déjà en 2001, l’Académie des Sciences de la Fédération de Russie avait étudié l’impact de l’entrée de la Russie dans l’OMC et avait abouti aux conclusions suivantes :

  • Aucun danger pour la plus grande partie de l’industrie russe
  • Une négociation est nécessaire pour le secteur agricole
  • Un besoin de relations normales avec les partenaires étrangers dans les secteurs de l’automobile et de l’aéronautique, par exemple pour préserver l’industrie russe de la réparation aéronautique, lui ouvrir l’accès au marché mondial et permettre ainsi à terme une renaissance du secteur de la construction aéronautique ; pour les deux secteurs cités, les Russes doivent admettre que la concurrence avec les opérateurs étrangers sera une source de progrès.

À propos de cette dernière conclusion de l’étude réalisée par l’Académie des Sciences, Viktor Ivanter a souligné qu’aujourd’hui :

  • Les besoins de l’aviation régionale russe étaient satisfaits par les projets  d'avions court-courrier Super Jet de Sukhoï (en coopération avec l’Union Européenne et notamment la France pour les réacteurs) et Antonov 148 (en coopération avec l’Ukraine)
  • L’industrie automobile russe a été sauvée du désastre grâce à la modernisation de ce secteur apportée par les constructeurs occidentaux.

Néanmoins, avec une légère ironie « post soviétique », il a également souligné que le lancement du Super Jet avait été retardé par la livraison des réacteurs conçus par le partenaire français et qu’un avion construit en Ukraine à proximité des clients utilisateurs présentait des avantages par rapport à un projet industriel complexe associant des fournisseurs étrangers et un site d’assemblage final excentré à Komsomolsk sur Amour.

En ce qui concerne l’agriculture, pour la première fois depuis 1928, la Russie est redevenue exportatrice de grains. Cette situation est cependant partiellement liée à la faiblesse de la demande de grains fourragers en Russie de la part d’un secteur de l’élevage connaissant toujours des difficultés. La fragilité du secteur de l’élevage russe justifie le maintien d’un protectionnisme même en cas d’adhésion de la Russie à l’OMC :

  • L’autosuffisance en viande de volailles existe mais à un coût supérieur aux importations à cause des subventions accordées aux producteurs étrangers
  • L’autosuffisance en viande porcine est en voie de résolution
  • L’approvisionnement en viande bovine reste un problème récurrent qui exigerait une solution régionale entre la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie.

Deux facteurs contribuent à soutenir les importations de viande en Russie :

  • Le faible pouvoir d’achat d’une partie de la population qui doit acheter les produits importés les plus compétitifs
  • Le monopole de la transformation de la viande aux mains des oligarques qui achètent à l’étranger de la viande de basse qualité pour optimiser leurs marges.

En résumé, si l’on considère les 3 exigences de la part de l’OMC pour une adhésion de la Russie (hormis des contingences politiques comme, par exemple, la question géorgienne, qui trouveront de toute manière leur solution au moment voulu), c’est à dire :

  • L’ouverture du secteur automobile
  • L’ouverture du secteur aéronautique
  • La réforme du secteur et de la politique agricole

Les avancées en termes de partenariats avec des opérateurs étrangers dans les deux secteurs industriels mentionnés répondent aux exigences de l’OMC. Seul le point concernant l’agriculture avec le souhait russe de maintenir des quotas sur les produits agricoles américains subventionnés fait encore obstacle, selon Viktor Ivanter, au processus d’entrée de la Russie dans l’OMC. Il souligne également que ni Medvedev ni Poutine ne sont disposés à faire d’autres concessions sur ces 3 points, notamment sur le sujet agricole, en vue de l’entrée de la Russie dans l’OMC.

Ne perdons pas de vue que la Russie peut continuer normalement à exporter des matières premières et de l’armement quel que soit son statut par rapport à l’OMC. Cette question d’adhésion ne serait donc finalement que la sanction de la reconnaissance de la Russie comme une économie de marché.

Est-ce que cette reconnaissance justifie de nouvelles concessions de la part de la Russie ? Est-ce que l’adhésion à l’OMC aura un impact quelconque sur le statut actuel du partenariat économique entre la Russie et l’Union Européenne et sur ses échanges avec la Chine, récemment devenue le premier partenaire économique de la Russie devant l’Allemagne.

L’économie russe est-elle sortie de la crise de 2008-09 ?

Il y a eu retour de la croissance et le niveau du PIB d’avant la crise sera probablement atteint d’ici la fin de l’année. Par contre, la question du retour aux taux de croissance d’avant la crise de 2008-09 reste d’actualité.

En quoi la crise économique de 2008-09 en Russie a-t-elle été différente de celle de 1998 ? Quelles sont les spécificités des pertes engendrées par la crise de 2008-09 ?

Contrairement à 1998, la population russe n’a pas directement souffert de l’impact de la crise, notamment grâce à l’intervention rapide du gouvernement pour mettre en place des protections sociales (indemnités de chômage, maintien du paiement des retraites et des salaires dans la fonction publique…), protections totalement absentes en 1998.

La principale conséquence de la crise de 2008-09 a surtout été la destruction de la capacité d’investir de l’économie russe. Avant la crise, on notait une progression annuelle des investissements productifs de l’ordre de 20% par an alors que cette progression stagne aujourd’hui autour des 3 ou 4%.

L’impact du ralentissement des investissements n’est pas ressenti au niveau de la population si ce n’est à travers la moindre construction de logements neufs.

Comment expliquer ce problème de moindre investissement de l’économie russe ?

L’explication la plus commune est de relier ce phénomène au climat de l’investissement réputé mauvais à cause des blocages bureaucratiques et des surcoûts générés par la corruption. Ce n’est probablement pas la bonne réponse car ces éléments objectifs prévalaient déjà avant la crise de 2008-09 et n’empêchaient alors ni une forte progression annuelle des investissements ni la participation de grands opérateurs étrangers à des projets industriels d’envergure en Russie. En fait, selon Jacques Sapir, 3 critères constituent le climat d’investissement :

  • L’existence de revenus
  • La perspective de rentabilité de l’investissement
  • La sécurité de l’investissement incluant les problèmes liés à la bureaucratie, à la corruption, à l’environnement juridique…

Dans la pratique, les 2 premiers critères cités s’avèrent déterminants et les investisseurs n’analysent l’impact potentiel du 3ème critère que s’ils sont déjà convaincus de la réponse positive aux 2 premiers. Si on se réfère au critère de rentabilité, il convient tout d’abord de noter que celui-ci est très variable d’un secteur d’activité à l’autre. Par exemple, en Russie, on ne s’intéressera pas à un investissement dans le secteur des matières premières si sa rentabilité est inférieure à 20%. La construction mécanique impliquera par contre un taux de rentabilité moindre.

Si on parle de la construction de logements neufs, c’est plutôt le critère de revenu des acheteurs qui va prévaloir, surtout dans un contexte de contraction du crédit accordé aux particuliers. Si on compare un prix moyen au mètre carré de logements sociaux de 2.000 Dollars au salaire moyen mensuel russe de 600 Dollars, on comprend pourquoi la construction de logements neufs marque le pas depuis la crise de 2008-09. C’est encore plus vrai si on se réfère au prix du mètre carré des logements neufs à Moscou qui dépasse les 4.500 Dollars. Par contre, est-ce vraiment irréaliste d’envisager la construction de logements sociaux à moins de 1.500 Dollars le mètre carré lorsque l’on sait que ce prix de vente garantit tout de même une rentabilité de 30% à l’industrie de la construction.

Au-delà de la question du climat de l’investissement, il convient aussi de mesurer les capacités financières disponibles pour l’investissement en Russie. Il y a des liquidités excédentaires pour les investissements dans les secteurs des matières premières. L’état dispose aussi de liquidités excédentaires. Par contre, ces liquidités sont déficitaires dans l’industrie de transformation, à l’exception de l’industrie alimentaire.

Quels sont les autres points déterminants d’un contexte de sortie de crise en Russie ?

L’excédent budgétaire passé à 2% du PIB contre un déficit de 3% du PIB au moment de la crise.

Questions

Doit-on distribuer cet excédent à la population russe ayant les plus faibles revenus pour doper la consommation des ménages ?

Compte tenu du contexte de la crise actuelle de l’Euro et d’un possible ralentissement de l’activité dans l’Union Européenne jusqu’au minimum en 2013, va-t-on observer une chute du prix des matières premières énergétiques avec un pétrole en dessous des 113 Dollars le baril actuels – prix engendrant un excédent budgétaire – aux 40 Dollars le baril d’après la crise de 2008-09 ?

Enfin, est-ce que la Russie acceptera un creusement de son déficit budgétaire entraînant un accroissement de la dette publique, synonyme de perte de souveraineté comme cela a été le cas dans les Années 90 ?

En 2008, la Russie disposait, selon le Professeur Ivanter, de confortables réserves en devises équivalentes à 600 milliards de Dollars. 200 milliards de Dollars ont été perdus au fil des erreurs de gestion dans le traitement de la crise économique de 2008-09. Pour être objectif, 60 milliards sur les 200 milliards de Dollars dépensés ont été consacrés au soutien d’industries considérées comme stratégiques et qui auraient pu être acquises à bon compte puis contrôlées par des groupes étrangers dans la foulée des difficultés de la crise. L ‘appui aux banques russes a été une autre destination de ces 200 milliards de Dollars. Cependant, les banques russes, comme d’ailleurs certaines entreprises bénéficiaires d’un plan de soutien, ont vraisemblablement transféré une partie de l’argent reçu vers des comptes à l’étranger. C’est maintenant facile pour le gouvernement russe de comprendre les erreurs et la raison des pertes liées à sa politique de soutien à l’économie pendant la crise de 2008-09. Cependant, comme le dit justement l’anecdote juive russe: « si j’étais aussi intelligent que ma femme Sarah qui comprend toujours tout très bien… mais seulement après coup! ».

À quoi peuvent aujourd’hui servir les réserves en devises de l’ordre de 400 milliards de Dollars, détenues par les autorités russes ?

Une partie de ces réserves est normalement affectée aux besoins de la défense nationale et de la gestion des situations d’urgence. Le solde est clairement nécessaire au renforcement du système bancaire russe. Mais, sous quelle forme ? Pour quel montant et comment utiliser l’argent alloué ? On peut également convertir l’argent disponible en investissant dans les infrastructures de l’économie russe, par exemple dans la construction de voies de communication (chemins de fer à grande vitesse, canaux à grand gabarit, rénovation des routes, construction d’autoroutes).

Néanmoins, ces investissements ne seront bénéfiques que si l’économie russe peut fournir les matériaux nécessaires à leur réalisation. Autrement, toute politique d’investissements massifs risque finalement de créer des tensions inflationnistes, par exemple : hausse des prix du béton ou de l’acier destinés à la construction…

Pour Victor Ivanter, ce dernier point soulève la question : « À qui profite  l’argent gagné grâce à une politique d’investissements ? ».

Lorsque le secteur privé investit son argent et qu’il gagne, son profit est alors normal et justifié. Par contre, si on se réfère à l’investissement public, est-il normal que le secteur privé s’enrichisse grâce à l’argent de l’état non pas en livrant les biens et les produits ou en effectuant les prestations de services commandés mais uniquement à travers des augmentations de prix induites par la demande liée aux investissements de l’état ?

À la fin de son exposé, le Professeur Ivanter est revenu sur le besoin de réformes institutionnelles en Russie. Là aussi peut-on dire que le taux de croissance de l’économie russe dépassait les 8% en 2007 parce que les institutions russes de l’époque fonctionnaient bien ?

Pour conclure, il ne faut surtout pas perdre de vue que si le taux de croissance reste compris entre seulement 2 et 5% par an, celui-ci ne permettra même pas le maintien du niveau de revenus et de consommation des ménages. Un taux de croissance de l’ordre de 7% par an est nécessaire pour assurer la maintenance et le renouvellement des infrastructures. Quel taux de croissance est indispensable pour l’innovation, sa traduction en termes d’investissements et le moteur d’une nouvelle croissance ?

L’Ukraine est-elle sortie de la crise ?

Cette année, Jacques Sapir a élargi le séminaire franco-russe à l’Ukraine en invitant Valéry Heyets, vice-président de l’Académie des Sciences d’Ukraine, académicien et professeur d’économie. Ce n’est pas la première fois que l’Ukraine participe au séminaire de l'EHSS puisqu’il concernait initialement l’Union Soviétique. De plus, Valéry Heyets travaille toujours en étroite coopération avec Victor Ivanter, son homologue russe.

Valéry Heyets a rappelé quelques chiffres concernant le problème de la dette publique ukrainienne. Celle-ci représente actuellement 60% du PIB alors que 30 à 40% du PIB semble le niveau maximum qui permettrait à l’Ukraine d’assurer le service de la dette. Cette situation est encore aggravée par le fait que l’état a dû reprendre à son compte une partie de la dette privée. En effet, avant la crise, les banques commerciales ukrainiennes ont reçu des prêts à court terme des banques occidentales qui ont été utilisés pour financer à long terme le secteur privé. Comme une partie de ces prêts à long terme ne sera jamais remboursée par les bénéficiaires suite à la crise, les banques commerciales ukrainiennes ont négocié avec l’état pour que celui-ci donne sa garantie sur l’ensemble des dettes du secteur financier vis-à-vis de l’étranger. Les dettes du secteur financier privé ukrainien sont donc devenues en fin de compte des dettes d’état.

Comme l’impact de l’adhésion à l’OMC a largement été discuté à propos de la Russie, il était intéressant de connaître si la participation de l’Ukraine à l’OMC s’est traduite positivement ou négativement pour l’industrie métallurgique ukrainienne en termes de son accès au marché mondial. Il semblerait que l’adhésion de l’Ukraine à l’OMC n’est pas eu d’effet vraiment bénéfique sur l’exportation des produits de la métallurgie ukrainienne. Celle-ci est plus largement influencée par les prix mondiaux et la compétitivité des produits ukrainiens qui dépend elle-même largement du lien existant entre la valeur du Dollar et du Grivna ukrainien. Il faut se souvenir que le marché national ukrainien ne peut absorber que 15 à 20% de la production du secteur métallurgique. L’Ukraine se doit donc d’être active sur le marché mondial.

Ce sujet de la métallurgie ouvre une parenthèse sur le positionnement de la métallurgie russe. Celle-ci n’exporte que des semi-produits. Dans l’état actuel des choses, il n’est pas certain qu’elle soit même en mesure de proposer rapidement des produits finis correspondant au cahier des charges des utilisateurs d’acier, par exemple l’industrie automobile russe modernisée selon les standards occidentaux. Cela signifie que la Russie doit importer des produits métallurgiques finis, y compris d’usines éventuellement contrôlées par des Russes dans l’Union Européenne. Un des participants au séminaire s’est interrogé sur la stratégie des Russes pour les usines métallurgiques qu’ils contrôlent en Ukraine. Est-ce que les propriétaires ont intérêt à laisser péricliter leurs filiales ukrainiennes au bénéfice des unités de production de leur maison - mère en Russie ?

L’Ukraine a déjà connu dans les Années 90 pareil scénario avec son secteur de la réparation navale rachetée par les Grecs. Certes, les acquéreurs grecs avaient alors payé des sommes tellement faibles pour racheter les chantiers navals de l’Ukraine qu’il avait été fort tentant de les fermer éliminant ainsi un concurrent. Le coût d’acquisition des combinats métallurgiques ukrainiens pour les Russes est tout autre. Pour le moment, les propriétaires russes semblent jouer le jeu de la complémentarité des usines ukrainiennes et maintiennent leur activité. Aujourd’hui, la Russie doit moderniser tout son réseau d’oléoducs ce qui va représenter une forte demande pour la métallurgie ukrainienne.

Après ce développement sur le secteur de la métallurgie, Valeri Heyets est revenu sur la situation générale de l’économie ukrainienne. L’objectif de l’Ukraine a longtemps été l’adhésion à l’Union Européenne. L’intérêt de cette adhésion semble aujourd’hui moins évident au vu de la crise monétaire qui frappe l’Union Européenne. Celle-ci n’envisagera certainement pas à court terme un nouvel élargissement à l’Est. De toute manière, l’Ukraine devrait d’abord résoudre les plus de 400 exclusions formulées par l’Union Européenne envers l’Ukraine avant toute adhésion. En fin de compte, un statut de partenaire économique privilégié peut s’avérer tout aussi rentable pour l’Ukraine. Plutôt qu’un rapprochement avec l’Union Européenne, la structure de l’économie ukrainienne plaide certainement plus en faveur d’une intégration dans une zone de libre-échange rassemblant la Russie, le Belarus, l’Ukraine et le Kazakhstan. Toutefois, ce projet n’en finit pas de voir le jour.

Sortir de la crise ? Selon Valeri Heyets, l’Ukraine souffre depuis 2004 d’une interférence ininterrompue de la politique dans les stratégies économiques du pays. Un exemple caractéristique est la volonté d’augmenter les revenus des ménages. Comme il n’y a pas de véritable croissance économique face à cette volonté, cela entraîne des tensions inflationnistes (entre 12 et 15% par an). Pire, comme cette volonté d’augmentation des revenus s’accompagne d’une stratégie de stabilité de la devise nationale, on constate une hausse des importations pour satisfaire la demande intérieure. De plus, une partie des importations franchissent clandestinement les frontières minimisant ainsi les revenus pour l’état liés à la perception des taxes douanières.

Finalement dans un contexte de croissance limitée sans véritable développement durable de l’économie puisque uniquement entraînée par la hausse des dépenses des ménages, on observe un cycle non vertueux de hausse des revenus entraînant une hausse de l’inflation et de la dette qui laisse finalement présager une dévaluation inévitable du Grivna après les prochaines élections.

En résumé, l’Ukraine ne pourra certainement pas à court terme s’affranchir du soutien de son économie par le FMI. Cependant ce soutien est lié aux pré conditions qu’il sera certainement difficile pour l’Ukraine de remplir. Parmi celles-ci, on note la réforme du système des retraites et de son financement. Or, il faudrait pour y parvenir et financer de façon stable et pérenne le système des retraites, résorber la partie des salaires versée aujourd’hui illégalement soit une fourchette de 5 à 10 millions de Dollars. Le prix de vente du gaz aux particuliers est un autre point sensible dans la perspective d’échéances électorales en Ukraine. Le prix du gaz devrait être sensiblement augmenté pour alléger le poids de cette dépense sur le budget de l’état. Mais cela impliquerait aussi d’accroître l’insatisfaction des électeurs.

Au chapitre des difficultés de l’économie ukrainienne, il faut aussi mentionner la perte de 5 millions d’Ukrainiens de moins de 25 ans dans la population active au cours des 20 dernières années. C’est là principalement le résultat de l’émigration des jeunes Ukrainiens qualifiés alors que l’immigration en Ukraine concerne surtout une main d’œuvre peu qualifiée avec d’autres référentiels culturels et des problèmes de différences de mentalités.

Si, en Ukraine, les dépenses pour l’éducation restent proches de la France soit un peu plus de 5% du PIB. Les 4% du PIB consacrés aux dépenses de santé ne supportent pas la comparaison avec l’Allemagne ou la France où celles-ci dépassent les 8%. Ces chiffres sont également à rapprocher d’un service de la dette qui absorbe chaque année 10% du PIB ukrainien.

Alors que le système universitaire ukrainien est coûteux budgétairement et peu efficace en termes de formation, l’Ukraine peine à valoriser ses diplômés au bénéfice de son développement économique. Seuls 4,10% des diplômés ukrainiens s’orientent vers les domaines de la recherche et de l’innovation contre autour de 16% en France ou en Allemagne et tout de même 10% en Russie. Sur les 420.000 diplômés par an que produit l’Ukraine, 128.000 se dirigeront  vers les métiers de l’économie et du commerce et 68.000 vers des carrières d’ingénieurs. En d’autres termes, plus de 40% des diplômés ukrainiens ne trouvent pas d’emploi dans les spécialités pour lesquelles ils ont été formés. Par exemple, seulement un tiers des diplômés en informatique travaillent dans leur spécialité. La prime salariale d’un diplômé ukrainien n’est pas non plus un facteur incitatif à suivre une formation supérieure. Les salaires des diplômés ukrainiens sont à peine deux fois supérieurs au salaire moyen alors qu’ils sont trois à quatre fois supérieurs en France.

Parmi les maux de la société ukrainienne, Valeri Heyets souligne également l’absence de confiance entre les individus dans les affaires mais aussi verticalement envers l’administration et les institutions. Paradoxalement, les Ukrainiens se plaisent à dire qu’il n’y a que deux institutions dignes de confiance dans leur pays :

  • Les médias alors qu’ils sont largement contrôlés par le gouvernement et par les lobbies économiques ;
  • L’église alors qu’elle est divisée entre plusieurs confessions souvent antagonistes.

L’absence de facteurs de consolidation dans la société ukrainienne est un obstacle sérieux à toute modernisation de l’économie et du pays en général. La famille et l’éducation pourraient encore jouer un rôle de consolidation de la société si elles ne fonctionnaient toutefois pas aussi différemment que dans le reste de l’Union Européenne.

En ce qui concerne l’agriculture ukrainienne, Valéry Heyets s’est montré très critique vis-à-vis des structures oligarchiques qui contrôlent de vastes étendues de terres agricoles avec pour objectif d’exploiter à court terme près d’un million d’hectares sous forme intensive. Il mentionne que pour la première fois en Ukraine un milliardaire en Dollars appartient aujourd’hui au monde agricole. Pour lui la monopolisation de terres agricoles de haute qualité par des cultures industrielles, notamment destinées à la production de biocarburants, par exemple : le colza, représente une réelle menace pour la sécurité alimentaire de l’Ukraine. Il déplore que les groupes allemands et autrichiens qui sont les principaux destinataires du colza ukrainien n’investissent pas dans des unités de production de biocarburants en Ukraine. Caricaturalement, il décrit une situation où les grandes exploitations agricoles industrielles plantent chaque année du colza alors que botaniquement l’assolement de cette culture exigerait une rotation décennale. Il critique sévèrement une stratégie d’exportation de grain fourrager alors que l’Ukraine doit importer de la viande ou des aliments composés pour l’élevage local. En gros, si l’Ukraine dépend de l’Est pour son approvisionnement énergétique et de l’Ouest pour les produits alimentaires parce que les matières premières agricoles ont été exportées, on comprend bien le ridicule d’une telle situation. Plutôt qu’exporter des cultures industrielles vers l’Ouest, Valeri Heyets considère que l’Ukraine doit se positionner comme le fournisseur des produits agricoles de l’Est jusqu’en Asie Centrale. Il fait enfin référence à l’impact sur l’emploi dans le monde rural d’exploitations employant, compte tenu de leur forte mécanisation, quatre fois moins de main d’œuvre que les fermes traditionnelles ukrainiennes. Par contre, il s’est montré optimiste sur l’avenir des petites exploitations agricoles familiales ukrainiennes, signalant que 26% de ces petites exploitations sont sorties du secteur informel et répondent désormais aux critères d’entreprises commerciales. 14% des fermes familiales ont effectivement le statut d’entreprises commerciales.

Après l’exposé de Valéry Heyets sur l’état de l’économie ukrainienne, la parole est revenue au Professeur Ivanter au sujet de l’économie russe.

Le Professeur Ivanter a rappelé deux postulats concernant la Russie qui caractérisent bien l’environnement des affaires de ce pays :

  • La rigueur des lois en Russie est tempérée par le fait que personne ne les respecte ;
  •  En Russie, on n’a jamais agi en fonction de ce qu’on a déclaré.

Victor Ivanter a ensuite évoqué les secteurs-clés de la politique de modernisation souhaitée par les autorités politiques :

  • Construction des infrastructures, notamment les routes et les chemins de fer
  • Transports en commun, notamment les transports urbains
  • Aéronautique
  • Construction navale
  • Production et transport d’énergie
  • Machines-outils
  • Automobile

Néanmoins, la faiblesse de cette stratégie de modernisation provient selon lui de l’absence totale de planification et de recherche des ressources matérielles nécessaires à sa mise en œuvre (capital, RH, matières premières, semi-produits industriels…). Il n’y a pas non plus de délai quant à cette mise en œuvre. Par exemple, dans le domaine des industries mécaniques, on s’accorde à dire que la priorité est la production de locomotives et de wagons neufs mais l’on n’a pas encore établi de plan précis concernant le développement national et la production en Russie de trains à grande vitesse.

De ce point de vue, Victor Ivanter plaide en faveur d’un retour à la planification. Il ne s’agit pas de planification quantitative, manipulée à la Soviétique, mais bien d’une réflexion structurée verticalement sur les besoins à satisfaire en fonction d’une stratégie industrielle et des moyens nécessaires à sa mise en oeuvre.

Jacques Sapir a souhaité s’exprimer sur les risques pour des économies russes et ukrainiennes délibérément tournées sur l’export (produits énergétiques, matières premières et semi-produits de la transformation des métaux) en cas de crise sur leurs marchés extérieurs. À titre d’exemple, le Japon, grand pays exportateur, a au moins autant souffert de l’impact de la crise de 2008-09 que la Russie et l’Ukraine alors que l’économie japonaise est organisée tout à fait différemment.

En considérant la crise actuelle de la zone Euro, on ne peut pas exclure  le risque d’une stagnation dans l’Union Européenne jusqu’à l’horizon 2015-16 ou même celui d’une récession jusqu’en 2014. Par conséquent, la Russie et l’Ukraine doivent, d’après Jacques Sapir, se poser la question du développement de leur marché intérieur comme un substitut aux exportations.

Un marché intérieur stable dépend aussi largement d’une politique gouvernementale de stimulation de la demande. Autrement, on risque une répétition de phénomènes de contraction violente de la demande en cas de crise comme cela a été le cas pour l’industrie automobile russe en 2009. En 2009, l’industrie automobile russe n’a produit qu’environ 600.000 véhicules contre près de 1,5 million de véhicules avant la crise. Cette contre-performance s’explique par l’arrêt brutal des crédits bancaires accordés aux consommateurs russes pour l’acquisition de biens d’équipement des ménages et par la décision tardive du gouvernement russe de mettre en place une prime à la casse comme dans la plupart des pays occidentaux afin de soutenir l’industrie automobile. Les chiffres russes de la production de poids lourds sont aussi très significatifs du manque de soutien de la demande intérieure notamment par le biais du financement des biens d’équipement des entreprises. En 2009, à peine plus de 90.000 poids lourds avaient été produits en Russie contre 285.000 unités en 1997.

Par contre, la Russie a eu raison d’obliger les grands constructeurs automobiles mondiaux à s’engager sur une véritable politique d’intégration automobile en Russie (50 à 60% des composants produits localement) plutôt que d’exporter leurs véhicules vers le marché russe ou de n’y réaliser que des opérations d’assemblage. Cette stratégie d’intégration automobile permet de développer la sous-traitance locale et même d’inciter les sous-traitants traditionnels de l’industrie automobile occidentale à venir s’installer en Russie.

La rénovation des infrastructures, le développement du crédit à la consommation et l’intégration économique des pays de la zone au sein d’un marché continental unique sont autant de réponses possibles à une réduction des exportations vers l’Union Européenne, notamment des exportations de rente comme le pétrole et le gaz naturel.

Dans la perspective d’une sortie de crise et surtout de ne pas y revenir, il convient, en Russie, de prendre conscience du problème réel du crédit accordé aux entreprises pour financer leurs investissements. C’est un vrai problème qui freine les investissements bien plus que les phénomènes déjà mentionnés de corruption ou de bureaucratie.

Si on comprend bien la priorité accordée par la banque centrale russe à la lutte contre l’inflation qui dicte la détermination des taux d’intérêt, il n’en reste pas moins que les banques commerciales facturent aux particuliers pour leurs achats de biens de consommation durables et aux entreprises pour l’acquisition de biens d’équipement des taux d’intérêt souvent excessifs. Jusqu’en 2007, les taux d’intérêt proposés aux entreprises pour leurs besoins en fonds de roulement mais aussi pour leurs investissements se situaient à des niveaux raisonnables. Ils ont atteint des niveaux très élevés dès l’automne 2008 avec la crise et même s’ils sont retombés depuis on reste bien au-dessus des taux pratiqués en 2007. Il s’agit là d’un point crucial pour la relance des investissements.

Quel sera le point de vue de l’investisseur étranger à un horizon de 10 ans ?

Prenons l’exemple de l’industrie automobile. À l’horizon de 10 ans, la Chine ne représentera plus un marché potentiel du fait du développement d’une industrie automobile locale elle-même largement tournée vers l’export et proposant à moindre des coûts des produits concurrents de ceux des constructeurs occidentaux. Par contre la Russie, en termes de stabilité politique et de taille critique de marché, intéresse les grandes firmes occidentales (Renault, VW…) qui y sont déjà toutes présentes.

L’Ukraine n’offre pas un marché de taille suffisante pour y implanter des usines automobiles ; par contre, entraînée par la croissance de l’industrie automobile russe, l’Ukraine bénéficiera certainement du développement de la sous-traitance automobile.

En complément de la vision globale des économies russe et ukrainienne au sortir de la crise, Alexandre Shirov, Chef du Département de Prévision Économique, a présenté dans son exposé une remarque fort intéressante.

Malgré la persistance de prix élevé pour les produits énergétiques sur le marché mondial, le taux de croissance du PIB russe dépasse à peine les 4% et celui de la production industrielle 5% alors que l’on atteignait avant la crise de 2008-09 un taux de croissance supérieur à 7%. Quelle est la raison de ce plafonnement de la croissance russe ?

D’après Alexandre Shirov, c’est le résultat de l’obsolescence des infrastructures et des équipements constitutifs du potentiel de l’ancienne économie soviétique et utilisés jusqu’à aujourd’hui par l’économie russe. Ces infrastructures et ces équipements sont peu à peu devenus obsolètes ou  inutilisables. Il conviendrait de les remplacer, donc d’investir.

Une autre raison de la relativement faible performance de l’économie russe est liée à l’inefficacité du management et de l’organisation des entreprises. Des gains considérables en productivité seraient possibles si les entreprises russes, notamment les grands groupes, révisaient leur structure et, particulièrement, si elles externalisaient un grand nombre d’activités annexes à leur cœur de métier, consommatrices de capitaux et de RH.

Une comparaison entre l’industrie automobile russe et tchèque reflète bien cet écart significatif de productivité à niveaux technologiques sensiblement équivalents. Le constructeur automobile tchèque Skoda emploie 27.000 personnes pour produire 460.000 véhicules par an soit 17 voitures par an et par employé. Le constructeur russe VAZ emploie 104.000 personnes pour produire 943.000 véhicules par an soit seulement 9 voitures par an et par employé. Cela représente un écart de productivité de 1,8 entre l’industrie automobile tchèque et russe.

On aboutirait à la même conclusion si on comparait un grand opérateur du secteur pétrolier russe comme ROSNEFT avec un concurrent occidental de taille équivalente. La rentabilité générale de ROSNEFT serait affectée négativement par l’existence de nombreux départements auxiliaires, généralement externalisés dans un groupe pétrolier occidental (transport, maintenance…)

À l’inverse l’exemple de l’industriel sibérien de la chimie, le groupe SIBUR démontre le gain potentiel d’une réorganisation pour un meilleur management. Ce producteur de caoutchouc synthétique employait dans son usine de Krasnoïarsk 1.000 personnes en 2001 pour une production annuelle de 35.000 T. Il emploie aujourd’hui seulement 560 personnes alors que la production a augmenté à 37.000 T par an. Il n’y a pas eu d’investissement en capital, simplement une meilleure organisation.

Enfin, si on compare la structure fonctionnelle du personnel de l’industrie russe par rapport aux mêmes entreprises en Allemagne, on constate en Russie un excédent d’ouvriers qualifiés, un déficit de spécialistes techniques en développement et surtout trop de managers et de directeurs.

Le déficit de ressources humaines qualifiées encore aggravé par la situation démographique est un challenge pour l’économie russe pendant les 5 à 10 prochaines années.

Quelques niveaux de rentabilité sectorielle de l’économie russe en 2010

Métallurgie légère 39,12%

Métallurgie lourde 19,13%

Industrie pharmaceutique 25,21%

Industrie chimique 19,81%

Industries électriques 10,63%

Commerce et services 9,19%

Exposé  du Professeur Kuvaline sur le sondage biannuel réalisé par l’Institut de Prévision Économique de l’Académie des Sciences de Russie auprès d’un panel de 500 entreprises russes (différentes régions et différents secteurs d’activité).

Exemple de questions posées aux entreprises par rapport à une information affectant le climat des affaires : fin 2010, le gouvernement russe a décidé d’augmenter de 26 à 34% le taux de taxation de la masse salariale (charges sociales). Cette décision a soulevé de nombreuses réclamations de la part des entreprises russes. On parle d’ailleurs d’un projet de réduction du taux de taxation à 30% pour les grandes entreprises et à 20% pour les autres mais qui n’interviendrait de toute manière pas avant début 2012. 

Le sondage biannuel s’est donc intéressé aux intentions des entreprises russes par rapport à cette élévation des charges sociales.

NB Les entreprises consultées pouvaient donner plusieurs réponses, c’est-à-dire envisager plusieurs types d’actions. Cela explique que le cumul des réponses données n’est pas exact à 100%.

75% des entreprises sondées envisagent d’augmenter leurs prix

25% des entreprises sondées envisagent de réduire leurs effectifs

40% des entreprises sondées envisagent de réduire la masse salariale

17% des entreprises sondées envisagent de recourir à l’optimisation fiscale officielle

31% des entreprises sondées envisagent de recourir à l’évasion fiscale

12% des entreprises sondées prévoient d’arrêter leur production

L’enquête biannuelle réalisée par l’Institut de Prévision Economique est également révélatrice du climat des investissements en Russie.

Entre 33 et 75% des entreprises sondées avaient réalisé des investissements avant la crise de 2008. Aujourd’hui, seulement la moitié des entreprises sondées envisagent d’investir en 2011 et justifient cette baisse de leurs investissements par les pertes liées à l’augmentation de la pression fiscale.

Le sondage souligne que le développement du secteur des PME est directement influencé par le taux d’imposition sur la masse salariale (charges sociales).

La perception de l’attitude des banques commerciales vis-à-vis des entreprises est un autre bon indicateur du climat réel des affaires en Russie.

Malgré la crise, il n’y a pas de retard ressenti par les entreprises dans les décaissements bancaires. Le sondage révèle même que les décaissements bancaires tardifs ont diminué de 7% par rapport à la situation d’avant la crise. Les entreprises financées par les banques – qu’il s’agisse de prêts à court terme pour leur fonds de roulement ou de prêts à plus long terme pour s’équiper – déclarent recevoir plus d’argent des banques en 2011 qu’en 2010 : 26% des entreprises sondées s’attendent à un financement bancaire plus important contre 23% en 2010. Par contre, on doit absolument noter que seule 1 entreprise sur 4 a accès au financement bancaire donc 3 entreprises sur 4 doivent se débrouiller autrement pour financer leur développement. Cette situation est stable depuis 7 ans.

Commentaire du Professeur Jacques Sapir sur l’analyse de l’Institut de Prévision Économique relative aux moyens pour la Russie de se prémunir des conséquences de la crise actuelle dans la Zone Euro et d’une stagnation liée à une réduction des exportations énergétiques vers l’Union Européenne.

Aujourd’hui, la crise de la Zone Euro paraît incontournable avec 3 scénarios possibles :

  • Le maintien de la Zone Euro mais avec une sortie de la Grèce qui tôt ou tard ne pourra plus faire face au service de sa dette publique
  • La contraction de la Zone Euro avec une division entre une Zone « Mark » réunissant l’Allemagne, les Pays Bas et les pays nordiques de l’actuelle Zone Euro et une Zone du Sud réunissant tous les autres pays, y compris la France et l’Italie (membres fondateurs de l’Union Européenne) pour ne pas donner une impression de discriminer les états appartenant à cette deuxième sous-zone

Un signal fort vis-à-vis de la crise latente de la Zone Euro est le changement récent de la stratégie économique des autorités chinoises, la Chine étant le principal fournisseur de l’Union Européenne et du monde. Dans un premier temps, la Chine est entrain de réduire lentement mais sûrement son exposition au risque Dollar. C’est ce pays qui détient aujourd’hui la plus grande partie de la dette Dollar. Dans un deuxième temps, la Chine est en train de renforcer et de sécuriser ses approvisionnements en matières premières, y compris agricoles, en utilisant ses réserves financières. C’est notamment l’objectif des acquisitions chinoises importantes de terres agricoles dans les pays d’Afrique. Il s’agit là d’un moyen de garantir une autosuffisance alimentaire et d’éviter des crises de la faim en Chine en cas de ralentissement brutal de l’activité économique et de la demande en produits finis de ses marchés clients en Occident.

Les autorités chinoises ont d’ores et déjà pris en compte l’entrée de l’économie mondiale dans une période d’instabilité des valeurs monétaires.

Qu’en est-il de la Russie ?

La Russie peut effectivement se retrouver dans une situation similaire à celle qu’elle a déjà connue dans les Années Trente du siècle dernier. Sauf que dans les Années Trente, le monde occidental a connu une crise matérielle réelle ce qui ne sera pas forcément le cas aujourd’hui, étant donné que la crise à cette date semble surtout avoir une cause monétaire liée à l’endettement public des états.

Néanmoins, la Russie dispose aujourd’hui d’importantes recettes en devises et en bons d’état libellés en Dollars et en Euros (donc susceptibles de se déprécier) alors qu’elle a d’énormes besoins de modernisation de ses infrastructures.

Il paraîtrait logique d’utiliser une partie de ces réserves pour acheter des équipements et financer de vastes projets industriels en attirant des entreprises occidentales opérant sur des marchés exsangues en liquidités et exposés à la stagnation et par conséquent disposées à faire des offres très attractives.

Rappelons l’empressement de Ford ou de Schlumberger dans les Années Trente à participer à l’effort d’industrialisation de la jeune Union Soviétique sous Staline.

Faut-il donc pour la Russie imiter la Chine ?

Faut-il continuer de vendre des Dollars pour acheter des Euro bonds ?

Faut-il chercher à développer d’autres instruments de réserve à l’échelon international, par exemple, un système de panier de matières premières, y compris agricoles ?

Faut-il a minima développer une Zone Rouble avec ses voisins et partenaires économiques directs nés de l’éclatement de l’Union Soviétique ?

La question essentielle est la capacité de l’économie russe à travers son système bancaire de recycler rapidement ses réserves en devises importantes au profit de l’économie réelle et du financement de ses entreprises, notamment des PME ?

Si on considère des réserves en devises de l’ordre de 480 milliards de Dollars dont 400 milliards disponibles a priori pour le financement des entreprises, cette tâche s’avérerait possible sur 3 ou 4 ans mais totalement irréaliste à l’horizon d’un an pour réagir à une crise monétaire occidentale. Le problème est que ce délai raisonnable de 3 ou 4 ans est également le délai nécessaire à l’émergence d’un autre système d’instruments de réserve, par exemple basé sur les matières premières.

Une autre alternative pour recycler les disponibilités en devises de l’économie russe serait d’acquérir des entreprises en difficulté dans l’Union Européenne ou aux Etats Unis.

Ironiquement, le Professeur Ivanter conclut son exposé en citant la phrase de Karl Marx :

« L’humanité ne se pose que les problèmes qu’elle peut résoudre ! ».