Russie: terre d'opportunités - séminaire organisé par les étudiants de Paris XI
15 février 2011 par Laurent Wyart
En association avec le Cercle Kondratieff, des étudiants en Master 2 - Commerce International de l’Université de Paris XI sous la direction de M. Florent Pestre, Maître de conférences en sciences de gestion et chercheur au PESOR (Pilotage Economique et Social des Organisations) ont organisé le 9 février 2011 un séminaire sur le thème : « Russie, terre d’opportunités pour les entreprises françaises ».Au cours du séminaire sont intervenus des experts russes et français, spécialistes de domaines aussi variés que la géopolitique, l’organisation régionale, l’économie, l’interculturel, les échanges commerciaux ou le tourisme. Ces intervenants ont permis au public à d’appréhender sous différents angles comment se bâtit la coopération entre la Russie et la France et quelles sont les opportunités pour les années à venir.
La première intervention de M. Patrick Dombrowsky, Directeur de l’Observatoire d’Analyses des Relations Internationales Contemporaines, a permis, à travers le prisme géopolitique, de répondre à la question : « Que doit-on garder à l’esprit quand on veut travailler avec la Russie ? »
La réponse de Patrick Dombrowsky s’articule autour de 3 points :
1) La Russie est un pays en pleine reconstruction géopolitique, institutionnelle et culturelle
- Impact sur les mentalités russes de la perte brutale d’un quart du territoire national, à rapprocher de la situation française après la perte de l’Alsace-Lorraine suite à la défaite de 1870
- Obligation de réinventer des relations avec de nouveaux états voisins ayant aux yeux des Russes différents niveaux de légitimité culturelle et historique : pays baltes, Ukraine, Biélorussie, anciennes républiques soviétiques d’Asie Centrale ou du Caucase
- Obligation de réinventer un discours politique vis-à-vis du reste du monde succédant à celui d’hyperpuissance nucléaire tenu par l’Union Soviétique
Quelle est la conséquence de cette reconstruction surtout si on tient compte d’une tendance de la mentalité russe à mettre en avant l’affectivité conjuguée à une forme de masochisme complaisant ? On aime assez en Russie mettre en avant ses épreuves et ses difficultés.
En tant que Russe, qu’est-ce que je représente vis-à-vis de l’autre ?
« Nous, les Russes, avons besoin d’être considérés comme citoyens d’un état semblable aux autres, avec les mêmes droits que les autres pays vis-à-vis de la communauté internationale. Quel que soit notre passé historique, notre pays, la Russie, a le droit de défendre ses intérêts fondamentaux au même titre que les autres pays.»
2) Réinvention d’une vie politique en Russie
On parle de la Nouvelle Russie. Est-ce qu’au cours des 20 dernières années, les Russes se sont montrés inventifs et ont créé quelque chose de véritablement neuf en termes de société et de vie politique?
Si on se réfère à la vie politique, elle s’est développée à partir de 3 étapes clés:
- La main mise des oligarques sur l’économie sous Boris ELTSINE
- La volonté de certains oligarques de passer de l’économie à la politique comme opposants (souhait un peu étrange si on considère les conditions de leur enrichissement ; les opposants oligarques ne justifient pas forcément le brevet de démocratie que l’Europe Occidentale aurait tendance à leur délivrer)
- La reprise en main de l’économie par l’état sous Vladimir Poutine et nouveau rôle actif de l’état dans la vie économique sous le tandem Anatoly MEDVEDEV et Vladimir POUTINE
3) Réinvention de repères socioculturels en Russie
- Nécessaire réapprentissage des relations avec les différentes ethnies non russes vivant sur le territoire de la Fédération de Russie
- Réapparition du phénomène religieux : rôle de l’Eglise Orthodoxe et place des autres religions, notamment l’Islam
- Sortir de la culture des faux-semblants ayant marqué le pays depuis le début de l’ère Brejnev = le discours officiel n’a rien à voir avec la réalité
- S’inventer une nouvelle mission pour la Russie après la fin du Communisme
- Par exemple : un message eurasiatique = rapprocher puissance économique de l’Union Européenne, puissance militaire et sécuritaire de la Russie et puissance commerciale de la Chine
Peut-il y avoir en Russie d’autres options politiques qu’un régime autoritaire ?
On doit d’abord reconnaître et admettre qu’on ne sort pas impunément de 75 ans de régime totalitaire pour aller aussitôt vers un régime démocratique de type occidental.
Même si on se réfère à la fin de l’Espagne franquiste, on avait alors affaire à un régime plus autoritaire que totalitaire (absence de parti unique décisionnaire de tout, maintien d’une économie de marché malgré le protectionnisme…) ayant préparé sa succession sous la forme d’une monarchie libérale.
Une démocratie de type occidental présuppose des conditions inexistantes dans la Russie post-soviétique :
- Des infrastructures économiques solides
- Le bon fonctionnement des structures étatiques
- La satisfaction des priorités de survie de la population
- L’absence de grands déséquilibres régionaux
Dans l’évolution de la Russie contemporaine, il est important que le système politique ne bloque pas le développement économique, porteur de démocratie à travers l’élévation du niveau de vie de la population.
L’Europe Occidentale et des pays comme la France où l’état a largement participé et contribué au redressement économique de l’Après-Guerre et au dynamisme des Trente Glorieuses ont une crédibilité pour accompagner le gouvernement russe dans ses efforts de modernisation des institutions et du cadre de l’économie.
Une recommandation d’ordre géopolitique pour établir une relation d’affaires réussie avec la Russie : quel que soit le domaine concerné en Russie, il vaut toujours mieux accompagner la transformation plutôt que de donner des leçons.
Est-ce que la population russe s’intéresse à l’économie ?
La crise économique de 2008 a montré que la population russe était sensible aux problèmes sociaux et que le gouvernement était attentif aux revendications sociales de la population.
Les nouveaux syndicats libres russes semblent aujourd’hui plus à l’initiative de changements politiques et d’implication sociétale que les partis politiques. Néanmoins, ces syndicats n’ont guère de moyens financiers et ont certainement besoin du soutien des syndicats d’Europe Occidentale pour s’organiser, se renforcer et fonctionner. C’est peut-être dans le mouvement syndical russe observé et écouté par le pouvoir que va naître une nouvelle forme de vie démocratique en Russie.
La deuxième intervention de la journée de M. Pascal MAS, Conseiller spécial du Ministre – Représentant permanent de la République du Tatarstan à Paris, était consacrée à l’organisation territoriale de la Fédération de Russie et au rôle des régions et sujets de la Fédération de Russie à l’image de la République du Tatarstan.
La Fédération de Russie regroupe 83 sujets ayant leurs spécificités géographiques, ethniques et culturelles. Les hommes d’affaires français ignorent généralement cette composante régionale de la Russie, cultivant le confort disparu du centralisme soviétique qui permettait de régler toutes les affaires à Moscou avec au plus un crochet culturel par Saint Petersbourg. Il faut se faire à l’idée d’aller chercher ses futurs marchés en Russie au long de ses 9 fuseaux horaires.
La République du Tatarstan est un bon exemple de ce passage du centralisme autoritaire soviétique entièrement contrôlé par les Russes – même si un pluralisme ethnique voire folklorique de façade était souvent mis en avant par réaction proclamée à l’impérialisme de la Russie tsariste.
Tout d’abord, l’entité culturelle tatare est un fait en Russie même si elle se rattache aux invasions mongoles des 12ème et 13ème Siècles. Il y a une interpénétration des références culturelles russes et tatares. Par exemple, les deux constructions emblématiques de l’Orthodoxie russe sur la Place Rouge et au pied des murs du Kremlin, cœur politique de l’état russe à travers les siècles, sont, d’une part, l’église de Notre Dame de Kazan, dédiée à l’icône de la Vierge de Kazan réputée miraculeuse et, d’autre part, la célèbre cathédrale de Saint Basile le Bienheureux édifiée par Ivan IV le Terrible pour commémorer la prise de Kazan et la victoire finale des Russes sur la Horde d’Or tatare.
Les apports linguistiques tatare au russe sont nombreux et illustrent souvent le rôle de l’occupant tatare dans le développement de la société féodale russe jusqu’à l’émergence de la principauté de Moscovie et la constitution d’un état russe fort, centralisé et venant finalement à bout de la domination politique tatare : diengui (l’argent), ukase (le décret), tamojnya (la douane)…
Le Tatarstan est pour la Fédération de Russie un laboratoire où sont expérimentées les politiques de développement régional appliqués par la suite aux autres sujets de la Fédération.
Quelques recommandations de Pascal MAS pour réussir en affaires au Tatarstan
Le Tatarstan s’inscrit dans le monde turcophone. C’est important de le savoir si son entreprise est déjà présente dans cette zone et qu’une approche conjointe du Tatarstan avec des collègues turcs, azéris ou turkmènes peut créer un relationnel favorable aux affaires.
Le Tatarstan est caractérisé par un esprit de tolérance avec une cohabitation paisible entre l’Islam sunnite et l’Orthodoxie russe (voisinage d’une récente et vaste mosquée et d’une cathédrale orthodoxe ancienne dans le Kremlin de Kazan).
Comme ailleurs en Russie, l’arrogance du donneur de leçons n’est pas la bienvenue. Cela a d’ailleurs coûté des marchés à Bouygues qui fort de ses appuis en Russie s’imaginait arriver en terrain conquis au Tatarstan.
D’autres groupes français ont mieux su gérer leur approche pays. THALES qui a livré les systèmes de guidage de l’aéroport de Kazan. Schneider qui a ouvert une usine de production locale, projet initié avec l’actuel Président de la République du Tatarstan alors qu’il était encore Premier Ministre. Le PMU qui a mis en place un système de paris pour les courses hippiques exploitant le prestige du cheval et des cavaliers dans la culture tatare.
La troisième intervention de M. Jean-Louis TRUEL, vice-président du Cercle Kondratieff, Professeur à l’Université de Paris Est – Créteil - conseil en gestion industrielle et consultant spécialiste de la Russie et des politiques de développement économique régional (société de conseil IBD), commentait les conditions du redressement de l’économie russe après la crise de 2008.
Si on considère la crise économique de 2008 comme une conséquence de la crise financière mondiale de 2007 alors la Russie beaucoup moins exposée que d’autres pays émergents aux marchés financiers et à leurs produits s’en est mieux tirée que les pays baltes, par exemple. C’est le ralentissement de l’économie mondiale entraînant une moindre demande en produits énergétiques et une baisse de leurs cours qui a déclenché la crise russe.
La situation économique s’est corrigée dès que la reprise s’est traduite par des cours plus rémunérateurs pour le gaz et le pétrole russe.
La crise de 2008 a révélé, contrairement au scénario de 1998, le rôle de l’état dans le soutien à l’économie mais également à la sphère sociale à travers l’utilisation du fond de réserve constitué à partir des revenus engrangés des exportations énergétiques. En même temps, la grande dépendance de l’économie russe vis-à-vis de la rente pétrolière et gazière reste un frein à la diversification économique et à l’émergence d’un tissu de PMI russes.
L’importance des réserves de devises, des rentrées fiscales régulières depuis l’instauration d’un taux d’imposition unique pour les sociétés de 13% et un déficit public limité concourent à la fermeté du Rouble favorisant les importations de biens de consommation et d’équipements intermédiaires pour les entreprises. En conséquence, au-delà des biens d’équipement industriels destinés aux infrastructures dont l’unique acheteur solvable est souvent l’état, il n’y a aucune incitation à produire localement et à développer des projets de taille moyenne dans l’industrie.
De plus, le marché mondial du gaz est actuellement très attentif aux premiers résultats de l’exploitation, certes encore coûteuse, de nouvelles formes de gisements gaziers, notamment les gaz extraits du schiste, mais qui diversifieraient les sources d’approvisionnements en les rapprochant des lieux de consommation. Cette diversification pourrait changer la donne du rapport entre l’Union Européenne et la Russie, comme fournisseur exclusif de gaz.
Anna TCHOUB, conseillère auprès de l’OCDE pour la zone Mer Noire, intervenait ensuite à propos de la modernisation de l’économie russe, concept développé par le Président Medvedev comme la condition incontournable du maintien de la Russie parmi les états qui compteront dans l’économie et la géopolitique du 21ème Siècle.
À partir d’un brillant exposé sur la théorie des vagues technologiques décrites par l’économiste russe Kondratieff au début des Années 1920, Anna TCHOUB a brossé un tableau contrasté d’une économie russe en grand besoin de modernisation.
Evoquant les grandes étapes historiques de la modernisation en Russie, Anna TCHOUB a rappelé que Pierre le Grand, le tsar qui a fait entrer la Russie dans l’âge moderne et le concert des nations comme une grande puissance avec qui il fallait désormais compter, avait avant tout forcé ses sujets – souvent à leur corps défendant – à moderniser leur façon de penser. Pierre le Grand avait largement fait appel à des étrangers pour accélérer la modernisation technique et industrielle du pays mais aussi à des Russes de modeste extraction ou originaires des régions de la périphérie afin de donner une chance à leurs ambitions mais surtout aux idées nouvelles.
Il s’agit peut-être de la vraie question d’aujourd’hui : les Russes sont-ils assez créatifs ? Quel est le prix à payer pour tous ces jeunes talents russes qui se sont tournés depuis 20 ans vers les métiers du droit et de la finance ?
Depuis la fin de l’Union Soviétique, ils ont gagné bien plus d’argent dans les montages financiers sophistiqués et les fusions acquisitions que dans la poursuite d’avancées technologiques ayant un jour positionné leur pays au même rang que les USA (aéronautique, espace, nucléaire).
Si l’on est directement passé des cabines téléphoniques électromécaniques de l’Union Soviétique à l’explosion des téléphones mobiles, on est en droit de s’interroger sur la capacité réelle d’innovation technologique de la Russie contemporaine, notamment dans le domaine des sciences appliquées.
La lente avancée du projet de construction navale russe du porte-avion destiné à l’Inde, l’intérêt des Russes pour la technologie du navire porte-hélicoptères français Mistral, les interrogations des politiques indiens, clients traditionnels de l’industrie d’armement soviétique puis russe, sur la pertinence du choix de la Russie pour s’assurer l’avantage militaire et technologique contre ses éventuels adversaires, sont peut-être autant de signaux d’une capacité limitée à innover.
La Russie va-t-elle maintenant payer l’évasion de ses talents et la détérioration de son système éducatif, notamment dans les instituts polytechniques, au cours des Années 1990?
Après le relatif échec des Zones Economiques Spéciales et de leur politique d’avantages fiscaux pour attirer et soutenir les entreprises innovantes, la Russie semble aujourd’hui miser sur les pôles d’excellence, y compris l’ambitieux projet de Silicon Valley à la russe de Skolkovo dans la région de Moscou.
Comme c’est souvent le cas en Russie, on constate un effet de balancier : aux transferts faciles de technologies et de compétences des 20 dernières années semble succéder une phase de repli jaloux sur soi et ses supposés trésors techniques qui ne doivent surtout être partagés avec personne. De récentes tensions entre chercheurs russes et administration, y compris le FSB, sont révélatrices de ce possible retour en arrière en matière d’ouverture et d’échanges de technologies. Cela est peut-être contradictoire avec les déclarations officielles du Président Medvedev soulignant que la modernisation du pays n’est pas envisageable sans une participation active des entreprises étrangères.
Il ne faudrait pas tomber dans l’autosatisfaction d’un Skolkovo apparenté aux villages Potemkine de Catherine II et surtout retomber dans le travers de répliques d’Akademgorodok et des villes interdites de l’Union Soviétique coupées du reste de l’économie réelle et fonctionnant sans aucune capillarité avec l’industrie.
L’expertise française dans l’organisation et la gestion des pôles d’excellence et de compétitivité en tant que moteur du développement régional est un atout de la France en vue de partenariats économiques avec les régions russes et leurs entreprises si nous savons jouer intelligemment cette carte.
L’après-midi, au début de la seconde partie du séminaire organisé par l’Université de Paris XII, M. Ivan PROSTAKOV, Chef de la délégation économique et commerciale de l’Ambassade de Russie en France, présentait clairement et utilement l’état des échanges commerciaux entre la Russie et la France à fin 2010.
Force est de constater que la France a de nouveau reculé au 9ème rang des partenaires commerciaux de la Russie après une éphémère avancée en 2009 surtout due à la crise économique en Russie et aux moindres performances à l’exportation de nos concurrents européens et asiatiques sur le marché russe.
Pour mémoire, notons que si environ 500 entreprises françaises sont implantées en Russie sous diverses formes allant du simple bureau de représentation au site industriel et que 7.000 entreprises françaises ont exporté vers la Russie en 2008 (pic observé des exportations avant le début de la crise), seules 2.000 entreprises ont réalisé avec la Russie un chiffre d’affaires supérieur à 100.000 Euros en 2008. Cela souligne le grand nombre de contrats ponctuels par rapport à une coopération d’affaires soutenue et régulière. Notons aussi qu’il y a plus de 100.000 entreprises exportatrices en France ce qui reflète aussi le caractère marginal du marché russe pour de nombreuses PME et PMI françaises.
Le manque d’informations économiques objectives sur le marché russe allié à la désinformation générale présentant exclusivement les aspects les plus négatifs de la Russie ne contribuent pas à favoriser le climat d’affaires. En dehors des grands groupes, il n’y a pas de stratégie russe des entreprises françaises comme c’est le cas en Allemagne, aux Pays-bas et même en Italie.
Comme toujours la structure du commerce extérieur franco-russe est dominée dans le sens export vers la France par les produits énergétiques et chimiques russes et dans le sens export vers la Russie par les biens de consommation et les produits agricoles tandis que la part des biens d’équipement français vendus en Russie continue à être fort discrète avec une concurrence chinoise s’affirmant un peu plus chaque année.
Il ressort de ce bilan mitigé même si on retrouve toujours de belles réussites françaises (EDAS, THALES, ALSTHOM, BOUYGUES, AREVA, DALKIA, EDF, GDF SUEZ…) que les Français n’ont toujours pas trouvé la recette de l’image de marque allemande ou de la flexibilité commerciale italienne pour mieux travailler avec les Russes.
Lorsqu’on évoque le projet emblématique pour les Russes de la technopôle de Skolkovo, n’est-il pas préoccupant qu’en dehors de la récente visite d’une délégation de 7 ou 8 entreprises françaises de haute technologie emmenées en Russie par Pierre LELOUCH, Ministre de la Recherche, Pierre Lelouch, dont on espère quelques résultats, les autres firmes françaises engagées à ce jour dans ce projet sont un cabinet d’architecture et Martin BOUYGUES à travers sa fondation d’entreprise.
Madame Myriam DESERT, Maître de Conférence à l’Université de Paris IV – LEA, est ensuite intervenue pour parler de la communication dans les relations d’affaires franco-russes. N’est-ce pas là l’une des raisons expliquant la modeste place de la France en tant que partenaire économique de la Russie ?
Myriam DESERT intervient dans le cadre de conférences interculturelles sur la Russie pour les dirigeants d’entreprise français, entre autres ceux du projet TOTAL – SHTOKMAN.
Entre autres thèmes abordés, Myriam DESERT a évoqué les clichés français sur la Russie qui sont souvent des sources d’incompréhensions et au-delà de méfiance.
Par exemple, la question de la démocratie en Russie avec le concept de démocratie souveraine lancé par Vladimir Poutine et fréquemment ironisé par les observateurs politiques français. Rappelons que Mikhaïl Gorbatchev, l’homme de la Perestroïka, jouit d’une image désastreuse dans son pays et auprès de ses compatriotes alors qu’il est porté au pinacle par l’opinion française. 10% seulement des Russes interrogés considèrent que les évènements d’Août 1991 quand Boris Eltsine grimpé sur son char d’assaut aux abords de la Maison Blanche (parlement soviétique) a fait échouer le putsch communiste, ont promu la démocratie en Russie.
Myriam DESERT a commenté d’autres aspects de la spécificité russe comme le sens du collectif, y compris dans l’entreprise, qu’elle rapproche de l’ancien concept de « sobornost » qui renvoie à la fois à la notion d’assemblée et de cathédrale. On doit donc dans un projet en Russie rechercher le consensus et n’exclure aucun des membres de l’équipe, du collectif. Cela est paradoxal si l’on considère l’hyper individualisme du libéralisme économique sauvage qui a suivi la fin de l’Union Soviétique, avec l’oligarque comme meilleure illustration de la réussite individuelle, ainsi que le rejet du collectivisme soviétique. Pourtant, chacun sait combien notre habitude professionnelle de demander à chacun des membres d’une équipe projet d’exprimer son point de vue comme une marque d’intérêt et un élément de motivation, a l’effet inverse auprès d’une assemblée de cadres russes mettant chacun d’entre eux dans une position inconfortable vis-à-vis des collègues et du chef.
On doit aussi prendre en considération la porosité existante entre sphère publique et privée qui ne choque personne en Russie où l’on considère tout à fait normale l’ingérence de l’état dans les affaires économiques et le recours des politiques aux avantages mis à leur disposition par les entrepreneurs (par exemple, l’affaire récentes des jets privés de nos ministres n’a aucun sens pour des Russes).
La volonté du Président Medvedev de combattre la tendance au nihilisme russe est un autre concept intéressant. A titre d’exemple, on peut mentionner la fierté des Russes à contourner les règles plaçant finalement leur vision personnelle exacerbée de la justice « véritable » et de l’équité au-dessus du formalisme de tout règlement juridique ou administratif.
La journée était clôturée par deux interventions plus sectorielles de M. Maurice ROSSIN, ancien conseiller agricole auprès de l’Ambassade de France à Moscou de 2003 à 2007 et de Madame Laure JACQUET, directrice de l’agence de voyages Tsar Voyages à Paris, spécialiste de la Russie, qui a exposé les perspectives du développement touristique en Russie.
Maurice ROSSIN s’est montré plutôt pessimiste quant à la présence de l’agro-industrie française sur le marché russe, soulignant que, là aussi, nos entreprises n’ont certainement pas su trouver la bonne approche ou la bonne communication par rapport à leurs concurrents étrangers, même dans ce domaine d’activités où nous sommes dans le peloton de tête sur le marché mondial avec une vraie crédibilité sectorielle.
Pour mémoire, les importations de produits agroalimentaires en Russie représentent un marché de l’ordre de 30 milliards de Dollars.
Le premier poste est l’importation de viande (4,5 millions d’Euros par an). Les principaux postes d’importation sont le poulet, le porc et la viande de bœuf. Les principaux fournisseurs sont : les USA, le Brésil et le reste de l’Amérique Latine. Les éleveurs français, habitués à des prix domestiques subventionnés à plus de 40%, n’ont pas le sens de la compétitivité nécessaire à une véritable percée sur le marché russe. De plus, la filière viande française a toujours considéré le marché russe comme un marché de rebut et un débouché pour leur bas de gamme. Elle n’a pas cherché à exploiter de possibles niches de marché plus rémunératrices contribuant ainsi à élever la perception du « made in France » auprès des consommateurs russes.
Le deuxième poste d’importation des produits agricoles en Russie est représenté par les fruits et est largement dominé par les bananes importées d’Equateur.
Le troisième poste, représenté par la filière « légumes », inclut en Russie une « success story » française, les conserves Bonduelle et un exemple d’échec flagrant, l’entreprise coopérative bretonne CECAB D’AUCY, dont l’usine de conserves est pourtant voisine de celle de Bonduelle.
D’après Maurice ROSSIN, le succès d’un projet agroindustriel en Russie est lié à 3 éléments :
- Savoir perdre du temps aujourd’hui pour en gagner demain
- Accepter de perdre de l’argent dans une proportion limitée et surtout planifiée pour en gagner plus ultérieurement
- Faire son métier
Au chapitre « boissons », la France n’a jamais fait le poids dans le secteur des boissons gazeuses entre les géants américains Coca et Pepsi Cola. La stratégie commerciale française pour les vins et spiritueux s’est avérée trop complexe pour les distributeurs, les professionnels de la restauration et finalement les consommateurs russes.
Les vins chiliens ou italiens devancent sans problème les châteaux français dans les ventes en magasins et dans les restaurants (cf. l’exemple de la prime au nombre de bouchons payée par les importateurs de vins chiliens aux sommeliers des restaurants).
Si Danone est un succès dans les produits laitiers, il n’en reste pas moins vrai que Danone n’a jamais pu dépasser son rival russe Wimm Bill Dan ni prendre son contrôle au-delà d’une entrée minoritaire au capital jusqu’au récent rachat du n°1 russe des produits laitiers et des jus de fruits par Pepsi Cola. Danone s’est rabattu sur le lot de consolation en absorbant le Russe UNIMILK afin de sécuriser sa base d’approvisionnement en lait frais.
Depuis les Années 90, le négociant international en sucre Sucres et Denrées est présent sur le marché russe où il gère des raffineries de sucre locales. Sucres et Denrées alterne la transformation des betteraves cultivées localement avec le raffinage du sucre roux importé d’Amérique Latine. Les résultats du volet agricole et production de sucre à partir des betteraves russes dépendent largement de facteurs climatiques généralement défavorables à cette culture en Russie.
Enfin, pour rester dans le domaine du négoce international des produits agricoles, même si la Russie Centrale, région de Voronej, est la suite de la région ukrainienne des Terres Noires et qu’elle offre des conditions exceptionnelles pour la culture du blé, le français Louis Dreyfus n’a renoué avec le profit que lorsqu’il a abandonné la production de blé dans des fermes russes pour se recentrer sur son métier : le négoce des grains.
A la fin de cette journée fort dense consacrée aux différentes opportunités du marché russe pour les entreprises françaises, Laure JACQUET a présenté le secteur du tourisme et ses perspectives à l’horizon des Jeux Olympiques d’hiver de 2014 à Sotchi et de la Coupe du Monde de Football en 2016.
En 2016, la Russie espère accueillir 40 millions de touristes étrangers par an. Objectif qui paraît utopique par rapport à un peu moins de 3 millions de visiteurs étrangers par an recensés aujourd’hui, hommes d’affaires compris, et à une certaine tendance à l’effritement du nombre de visiteurs étrangers d’une année sur l’autre.
En fait, en dehors de Moscou et accessoirement de Saint Petersbourg, il n’y a guère de salut pour le tourisme étranger en Russie. Et si l’on connaît le déficit chronique d’hôtels de milieu de gamme dans le centre ville de Moscou et le prix moyen de la nuitée tournant autour des 400 Euros pour un hôtel de standard occidental en centre-ville, on voit mal comment Moscou peut devenir à court terme une destination touristique de masse. Les efforts de la chaîne d’hôtels ACCOR pour ouvrir des 2 étoiles de type IBIS à Moscou à la périphérie proche du centre-ville attireront surtout la clientèle des hommes d’affaires français attentifs à leur budget voyages.
Au-delà du charme exceptionnel de la capitale du Nord, Laure JACQUET souligne que c’est aussi le développement de mini-hôtels privés qui est l’une des clés de la réussite touristique de Saint Petersbourg. Ils sont plus accessibles financièrement à différentes catégories de touristes, y compris les jeunes attirés par le caractère festif et culturel des Nuits Blanches. Ils sont bien situés dans des immeubles du centre-ville historique où les propriétaires ont restaurés d’anciens appartements pour accueillir les touristes étrangers.
Même si le tourisme se développe dans les villes médiévales de l’Anneau d’Or russe ou sur les berges du lac Baïkal qui a un vrai nom de destination touristique à proposer, tout cela reste encore très confidentiel.
A ce jour, il semblerait que l’état souhaite prendre en mains la relance du tourisme international en Russie. On parle même d’un possible retour dans le marché de l’ancien opérateur soviétique INTOURIST, privatisé à la chute de l’URSS, qui redeviendrait comme l’opérateur de référence et le vecteur privilégié des ambitieux projets de l’état en matière de tourisme international. Les Jeux Olympiques d’Hiver de Sotchi en 2014 seront un bon marqueur de la faisabilité ou non de telles intentions gouvernementales.
En attendant, on ne doit pas ignorer que la question des visas reste un sérieux obstacle au développement non seulement du tourisme « coup de cœur » vers la Russie, Moscou et Saint Petersbourg compris, mais aussi aux visites d’hommes d’affaires étrangers.
C’est une question à la fois complexe et sensible alliant réciprocité diplomatique, réticence des autres pays de l’espace Schengen et bureaucratie consulaire. En tous les cas, ses conséquences ne plaident pas en faveur de la Russie comme destination touristique facile et attractive. Cet accès compliqué pour les touristes ne contribue pas à améliorer l’image de la Russie déjà malmenée par le traitement médiatique en France même pendant l’Année Croisée France - Russie.
Par contraste, on peut rappeler ici l’immense succès touristique de Prague ou des pays baltes grâce à l’absence d’obligation de visa pour les touristes et ce bien avant l’accession à l’UE.
Il faut donc encore être très motivé, un peu aventureux et avoir une bonne dose de patience et d’imaginaire pour s’embarquer dans un voyage touristique en Russie au-delà d’un bref séjour à Moscou pour visiter le Kremlin et passer une soirée au Bolchoï.
Conclusion
Ce séminaire, remarquablement organisé par les étudiants en commerce international de l’Université de Paris XI – Sceaux, aura permis une vision à la fois panoramique et prospective de la coopération économique et commerciale franco-russe.
Il aura également permis de confirmer les réelles opportunités d’affaires de la Russie, y compris dans les régions, pour les entreprises françaises. Enfin, il aura surtout mis en avant que le succès en affaires en Russie dépend autant d’une stratégie pays que du choix des hommes et femmes qui vont mettre en œuvre cette stratégie. En effet, les différents exposés ont tous souligné l’importance de l’affectivité ainsi que de la connaissance de l’autre et de ses spécificités culturelles comme des clés du succès sur le grand marché russe.
A l’heure où l’on parle beaucoup de dématérialisation et de dépersonnalisation des échanges, la Russie reste un marché où il est encore essentiel de d’abord développer la relation personnelle avant les affaires.
Un dernier conseil de M. Gérard Lutique, Président du Cercle Kondratieff et animateur de cette journée : « Pour réussir en Russie, soyez naturels, soyez vous-même! Vos interlocuteurs russes sont des gens intuitifs. Ils ressentiront votre authenticité et cela contribuera à bâtir la confiance entre vous. »