La situation démographique de la Russie par Anatoly Vichnievski
11 juin 2010 par Laurent Wyart
Le 3 juin 2010, à l’invitation de la Maison du Barreau, le démographe russe, Anatoly Vichnievski, Directeur de l’Institut Démographique de l’Ecole Supérieure d’Economie auprès de l’Université d’Etat de Moscou, a présenté sa vision des perspectives démographiques de la Russie à l’horizon 2020 – 2030.
Depuis 1993, la Russie a perdu entre 6 et 7 millions d’habitants.
En réalité, un solde migratoire positif d’arrivants, principalement en provenance des pays de la C.E.I., est venu corriger pendant toute cette période la diminution naturelle de la population russe qui a été de l’ordre de 12 millions d’habitants. 47,5% de la baisse naturelle de la population russe ont donc été compensés par des migrations vers la Russie. La population russe est aujourd’hui légèrement ien-dessous de 149 millions d’habitants.
Jusqu’à 2030, la tendance actuelle du nombre annuel de naissances inférieur au nombre de décès ne s’inversera pas (1,25 millions naissances pour 1,7 millions décès) . La baisse naturelle de la population russe entre 2010 et 2030 est donc évaluée à environ 11 millions d’individus.
L’examen de la pyramide des âges russe est un autre sujet de préoccupation. On constate que les difficultés économiques des Années 90 ont produit une classe creuse à l’image des années de la Seconde Guerre Mondiale avec aujourd'hui un nombre de femmes limité ce qui complique encore la situation de la natalité.
Alors que la population active des Années 90 devait assurer le coût social des classes creuses nées pendant les années de guerre, la population active des Années 2010 va devoir s’occuper des nombreux « baby boomers » de l’Après-guerre.
Plus grave encore est la situation du vieillissement de la population active russe. En 2010, la tranche des 30 – 44 ans, soit le cœur de la population active , représente 34% de la population active totale. Elle passera à 45% en 2020. Le vieillissement de la population active mais également de la population russe en général entraînera au cours des prochaines années une hausse des dépenses sociales, notamment des retraites. En 2010, on compte en Russie 348 retraités pour 259 actifs. Cette proportion passera à 466 retraités pour 335 actifs en 2020 et à 514 retraités pour 310 actifs vers 2030.
Le faible taux de fécondité est un autre aspect préoccupant de la situation démographique russe. En Russie, le taux de fécondité n’est que de 1,40 enfants par femme en âge de procréer contre 1,98 en France (pour mémoire un taux de 2,1 enfants par femme en âge de procréer est le seuil minimum pour le renouvellement des générations). Compte tenu du fort déclin de la natalité en Russie au cours des Années 90, la reprise anticipée du nombre des naissances de l’ordre de 1,5 millions par an contre seulement 1,2 millions aujourd’hui n'assurera pas le renouvellement de population russe.
C'est malheureusement plutôt au niveau de la mortalité qu’à celui de la natalité qu’il faut chercher les causes actuelles des problèmes démographiques de la Russie.
Force est de constater qu’à la fin du XXe siècle, la Russie présentait toujours les mêmes 15 années de retard d’espérance de vie par rapport aux pays occidentaux qu’à la fin du XIXe siècle. Cette moindre espérance de vie est surtout sensible pour les hommes russes. A ce jour, l’espérance de vie à la naissance n’excède pas en moyenne 64 à 65 ans.
Il semblerait que la situation démographique russe soit l’illustration des problèmes de niveau de vie rencontrés depuis la fin de l’Union Soviétique. En effet, si on se réfère à la situation démographique de Moscou – ville à haut niveau de vie et dont les infrastructures médicales sont correctes – la tendance démographique est sembable à celle de l’Estonie aujourd’hui membre de l’Union Européenne. Ce n’est pas du tout le cas pour le reste de la Russie.
La faible contribution budgétaire de l’état russe aux dépenses de santé publique inférieure à 4% du PNB contre 12 à 15% dans la plupart des pays développés joue également en défaveur de l’accroissement de la population russe.
D’autre part, si on analyse les principales causes de décès en Russie, on constate que juste derrière les maladies cardio-vasculaires, aggravées par l’alcoolisme surtout chez les hommes, la seconde cause de décès est représentée par les accidents, les morts brutales, les suicides et les actes de violence. Ces causes externes de mortalité sont tout à fait spécifiques à la Russie.
Enfin, on doit s’interroger sur le devenir des migrations qui ont jusqu’à présent contribué à nuancer le déclin démographique russe. Entre 1992 et 2007, plus de 65% des migrants arrivant en Russie en provenance des ex-républiques de l’URSS étaient de nationalité russe. Aujourd’hui ce réservoir de migrants est tari. L’instabilité politique dans le Caucase a accru le pourcentage des migrants arrivant en Russie au départ de cette zone : 21,3% en 2007 contre seulement 9,6% en 2003.
Pour conclure, on doit aussi noter qu’en dehors de Moscou qui continue à croître comme la "mégalopole russe", le nombre des villes millionnaires a reculé de 13 à 11 au cours des dernières années.