Crimée: châtiments pour le business France - Russie

24 avril 2014 par Laurent Wyart

En tant que spécialiste professionnel de la relation d’affaires entre la France, la Russie et l’Ukraine, je suis préoccupé par l’impact très négatif des positions politiques françaises et du traitement de la crise russo-ukrainienne dans les médias sur nos échanges commerciaux et nos investissements en Russie.

Cette préoccupation est motivée par la constatation que l’Allemagne, 1er partenaire économique européen de la Russie, a pris soin de bien distinguer l’environnement économique et les intérêts mutuels des deux pays et de leurs entreprises, du contexte géopolitique où le point de vue de l’Allemagne n’est pas forcément aligné sur celui du Kremlin.

Lors d’une récente réunion à Paris consacrée aux Partenariats Publics Privés en Russie, organisée à l’initiative de la Chambre de Commerce et d’Industrie Franco-Russe, Stéphane Zweguintzow, Directeur Général de la représentation d’ENEL à Moscou (l’équivalent italien d’EDF) et Vice-Président du comité Grands Groupes de CONFINDUSTRIA Russie (l’équivalent italien du MEDEF) faisait remarquer que l’Italie se situe aujourd’hui au deuxième rang des partenaires économiques européens de la Russie, si l’on exclut les Pays Bas et Chypre. Où se trouve la France ?

Traditionnellement, le partenariat économique franco-russe a surtout été l’apanage des grands groupes du CAC 40, importants investisseurs directs en Russie. On citera comme exemples : la JV TransMashHolding avec Alstom dans le domaine de la construction ferroviaire, l’Alliance Renault – Nissan – AvtoVaz dans laquelle le constructeur automobile occidental est aujourd’hui actionnaire majoritaire et enfin ROSBANK, 2ème réseau de banque commerciale russe, filiale de Société Générale.

On comprend que les dirigeants de ses grands groupes français, comme d'ailleurs la Chambre de Commerce et d'Industrie Franco-Russe représentant les intérêts des entreprises françaises actives en Russie, soient en droit de s’interroger sur la possible dégradation des conditions de leur présence économique en Russie résultant des déclarations politiques souvent à l’emporte-pièce de la France. On citera particulièrement tout ce qui a été dit et écrit sur la livraison par la France à la Russie des navires de commandement BPC construits par le chantier naval STX à Saint-Nazaire.

On s’imagine facilement la réaction des dirigeants de PME – PMI, déjà exposés à un contexte économique difficile sur le marché intérieur français, contraints de s’engager à l’international pour y trouver des commandes et confrontés à la situation russe décrite dans les médias français. A leur place, on considérerait la Russie comme le dernier marché export à envisager, surtout si cela implique un minimum d’investissement sur place ou le besoin de travailler avec un partenaire local.

En résumé, tout ce qui se dit sur la Russie aujourd’hui n’a concrètement de conséquences négatives que pour les entreprises françaises, leurs contrats et leurs résultats. Il s’agit finalement d’un enjeu au niveau des emplois. En quoi, la Russie justifie-t-elle ces réserves plutôt que d’autres marchés partenaires de la France qu’il s’agisse de la Chine, de l’Arabie Saoudite, de la Birmanie ou du Qatar ?

Par conséquent, je souhaiterais développer quelques éléments de réflexion sur la crise russo-ukrainienne en me référant à des basiques. 

On ne comprend pas la Russie sans référence à la Russie kiévienne. C’est à Kiev que les Slaves russes ont reçu la chrétienté de Byzance. Ce lien avec Byzance a ancré la Russie naissante à l’Europe. Un récent documentaire de la chaîne franco-allemande Arte consacré au tsar Ivan le Terrible, rappelait qu’il était le petit fils de Sophie Paléologue.

Ce documentaire rappelait aussi qu’Ivan IV, dit le Terrible, mit fin à 250 ans de joug tatare-mongol en Russie. En 1571, les Tatares de Crimée incendiaient pour la dernière fois Moscou avant d’être défaits l’année suivante par les troupes russes à la bataille de Molodi en Moscovie. En 1560, Ivan IV avait enrayé une autre menace lors de la bataille d’Ergeme contre les chevaliers teutoniques de Livonie. L’ordre de chevalerie se placera sous la protection du Grand-Duché de Pologne et de Lituanie. Russie, Tatares de Crimée, Pologne, Pays Baltes… On retrouve déjà les protagonistes de la crise européenne contemporaine.

La Crimée fait partie de l’Empire Ottoman jusqu’en 1774 et sa conquête le prince Potemkine, Prince de Tauride et favori de l’impératrice Catherine II. Sa mise en valeur par la Russie est brièvement interrompue par la Guerre de Crimée (1854 – 1856), alliance de circonstance entre la France, l’Angleterre et l’Empire Ottoman, préoccupés par l’expansion russe dans les possessions ottomanes en Europe et surtout vers la Méditerranée. Malgré la prise de Sébastopol par les franco-anglais, la Russie sortira vainqueur du conflit qui aura coûté 750.000 vies humaines.

Après la Révolution d’Octobre et la guerre civile, les dernières troupes blanches seront évacuées de Crimée par les navires de guerre l’Entente. Au cours de la Deuxième Guerre Mondiale (la Grande Guerre Patriotique pour les Russes), les Nazis assiègeront Sébastopol et s’empareront de la ville en juin 1942 après 7 mois de combats sanglants. Sébastopol sera occupée avec brutalité jusqu’en mai 1944.

A. A. Deïneka

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Essentiellement peuplée de Russes, on comprend à travers son histoire pourquoi la Crimée est pour la Russie une question aussi sensible que l’Alsace-Lorraine l’était en France autour de 1914, pour reprendre les termes d’un chroniqueur radiophonique français.